Aires marines protégées françaises : les sports de nature au cœur d’un programme de recherche de l’Université de Corse et du CNRS

Focus

Depuis 2016, un groupe de chercheurs étudie neuf espaces protégés du littoral métropolitain français et leur gestion des sports de nature. Objectifs : donner des clés de compréhension et des outils aux gestionnaires de ces sites pour trouver des équilibres entre le développement économique et la préservation de l’environnement.

 

 

C’est l’un des axes majeurs de la recherche à l’Université de Corse autour des aires marines protégées. Depuis janvier 2016, le laboratoire Lieux, Identités, eSpaces et Activités (LISA), placé sous la double égide de l’Université de Corse et du CNRS, travaille sur la place des sports de nature dans ces espaces et dans leurs instances de gouvernance via un vaste programme scientifique impliquant plusieurs universités. Financé par la Fondation de France, ce programme de recherche s’inscrit dans le cadre d’un appel d’offres dont l’intitulé cerne à lui seul l’enjeu de ces travaux : « Quels littoraux pour demain ? ». Une douzaine de chercheurs s’intéresse ainsi à neuf sites protégés et bien connus du littoral français métropolitain : la mer d’Iroise, la côte normande-bretonne, le golfe du Lion, le bassin d’Arcachon, les estuaires Picards – Mer d’Opale, la côte Basque, ainsi que trois zones en Corse.

 

Dans l’île, les travaux des scientifiques portent sur le parc naturel marin du Cap Corse et de l’Agriate, les Bouches de Bunifaziu et la réserve naturelle de Scandola. C’est dire si la Corse occupe une place centrale dans ce programme de recherche. Au total, les trois sites étudiés le long des côtes de l’île représentent près de 8 000 km² d’aires marines protégées sur les quelque 25 000 km² concernées par ces travaux. L’objectif de ce projet scientifique : « Il s’agit de comparer les modes de gestion de ces zones en observant notamment l’intégration des pratiques sportives de nature et leur représentativité au sein des différents organes de gouvernance, explique Ludovic Martel, maître de conférences en sociologie à l’Université de Corse, responsable de ce programme. Les travaux que nous menons doivent nous permettre de donner des clés de compréhension et des outils aux gestionnaires de ces sites protégés pour trouver des équilibres entre le développement économique et la préservation de l’environnement ». À ce titre, les chercheurs établissent des comparaisons sociologiques et juridiques à propos des gouvernances des trois types d’aires marines protégées concernées par ces travaux : les réserves naturelles, les parcs naturels marins et les zones Natura 2000.

 

 

Dans le cadre de leurs enquêtes de terrain, les scientifiques rencontrent les nombreux acteurs des différents territoires et dressent un état des lieux sur chaque site en réalisant notamment l’inventaire des pratiques sportives et de loisirs présentes sur les littoraux. Au-delà de la pluralité des profils des pratiquants, ils observent des configurations locales variées et également les évolutions des activités maritimes : si le kite surf, le stand up paddle, le longe côte, le wake-board, le JetLev Flyer, le surf électrique ou encore le motonautisme figurent parmi les plus prisées, à l’instar du VTT, des randonnées pédestre, équestre et asine, quad et 4×4 sur les sentiers littoraux , d’autres pratiques plus anciennes comme la plongée restent encore convoitées. En revanche, d’autres activités, comme la planche à voile, très en vogue à la fin des années 1980, sont aujourd’hui en déclin.« Ce travail de recensement doit nous permettre de construire une base de données et de comparer la présence de ces activités et la place qu’occupent leurs représentants dans les organes de gouvernance des différents sites, précise Johan Jouve, ingénieur d’études au CNRS en sciences de l’information géographique. La finalité est de donner une vision d’ensemble aux gestionnaires de ces espaces labellisés afin de mieux prendre en compte ces activités dans leur processus de gestion ».

 

Il faut dire que l’enjeu est de taille. Depuis le début des années 1980, les pratiques de loisirs sportifs de nature, réservées au départ à quelques initiés, se sont largement développées, sous l’effet d’une demande de plus en plus importante en matière d’usages récréatifs. Les résultats du Baromètre des sports et loisirs de nature en France sont, à cet égard, révélateurs : en 2016, il dénombrait 34,5 millions de pratiquants dont 11 millions pour les seuls sports nautiques. Le nombre de licenciés des fédérations sportives nautiques a également enregistré cette hausse : il s’est accru de 31 % entre 2006 et 2011, puis de 34,9 % entre 2011 et 2013.

Parallèlement au développement de ces activités, une prise de conscience environnementaliste a conduit les pouvoirs publics à prendre davantage en compte la protection, la préservation et la valorisation de la nature depuis une quarantaine d’années. Trois dates clés attestent de cette préoccupation : la création, en 1975, du Conservatoire de l’Espace Littoral et des Rivages Lacustres, la promulgation de la loi « littoral » en 1986, et la création de l’Agence des Aires Marines Protégées en 2006.

 

De ce point de vue, les parcs naturels marins, réserves naturelles et sites Natura 2000 sont autant d’outils pour accompagner cette stratégie. Pour leurs gestionnaires, le fait de pouvoir s’appuyer sur des scientifiques pour disposer d’une grille de lecture sur les activités de loisirs sur le littoral et en mer est d’ailleurs un atout de taille. « Une meilleure connaissance spatiale et quantitative de ces pratiques permet d’aiguiller nos actions en matière de gestion de nos espaces protégés, fait savoir Maddy Cancemi, directrice du parc naturel marin du Cap Corse et de l’Agriate. Par exemple, si une activité de loisirs se développe contre le bon état de conservation du site, nous pourrions être amenés à la réguler. Ces travaux scientifiques créent des indicateurs et des outils qui peuvent être, d’ailleurs, transférables à d’autres espaces protégés ». Ludovic Martel ajoute d’ailleurs « c’est à condition que les représentants des sports de nature s’approprient la doxa dominante de « la préservation de l’environnement » qu’ils peuvent escompter défendre le caractère conciliable de leurs usages avec cette dernière ».

 

En tout état de cause, le fruit de ces recherches est amené à être valorisé rapidement : hormis une base de données qui sera mise à disposition des gestionnaires des neufs sites, un séminaire de restitution est d’ores et déjà prévu à Bastia au terme du programme, en décembre 2019, avec les acteurs des territoires. Un ouvrage collectif suivra.

 

Crédit photos : Ludovic Martel
Juin 2019

Laboratoire Lieux, Identités, eSpaces et Activités

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